Le Taï

Même si en Occident le corps redevient depuis plus d’une vingtaine d’année une préoccupation quotidienne de l’homme et de la femme moderne, il se limite à un statut d’image : il reste la représentation d’un égo perceptible par les autres qu’il me faut aujourd’hui entretenir voire travestir… Notre perception  moderne du corps, reste un héritage de Descartes marié aux jeux de la représentation sociale : notre corps est le signe de notre matérialité qui se donne à voir. Comme matérialité vivante  et en mouvement de notre être, il est un corps « machine » comme le nomme Descartes dans son traité de l’homme. Le corps machine est alors un moyen d’occuper l’espace mis à la disposition de notre être pour s’approprier les choses et pouvant être optimisé en vue de cette fin d’appropriation.  Cette sacralisation moderne du corps à travers cette idée de corps « machine » perfectible, qui s’inscrit aujourd’hui dans une logique de performance narcissique, n’a rien à voir avec le statut qu’il tient dans les arts-martiaux asiatiques.

Le dualisme Corps-Esprit, qui débute en Occident avec Platon et qui s’achève avec le christianisme en donnant la primauté à l’Esprit en raison de l’immortalité de l’âme,  n’a pas lieu d’être dans la culture asiatique et plus particulièrement dans le taoïsme antique. Le corps et l’esprit ont la même valeur car ils sont « habités » par le Ki (l’énergie) qui les anime tous deux et qui nous définit comme des êtres vivants. Notre corps, comme siège des nos sens et de nos instincts, nous renvoie certes à notre animalité, mais dans la sagesse des arts-martiaux, il marque par sa verticalité sa propre intelligence : l’homme en raison de sa verticalité physique est un être naît de l’énergie de la Terre et du Ciel. Le corps, constitué de matières organiques, est peut être Yang, mais celui de l’homme qui en fait un être se tenant debout avec une certaine rectitude est le signe manifeste qu’il possède en lui des éléments Yin. Le corps de l’homme détient alors en lui le secret du Tao… Ainsi le négliger, c’est se priver de la compréhension de ce qui régit l’univers et l’homme. Comme le dit Nietzsche, « l’intelligence de l’esprit n’est rien sans une forme d’intelligence des instincts » donc du corps car il est « le théâtre où se joue déjà un simple rapport de forces qui semble bien mystérieux pour un esprit faible  » . Et cette compréhension du mystère du corps ne peut passer que par la mise en scène et mise à l’épreuve de celui-ci au travers d’exercices adaptés.

Qui dit  se préoccuper de son corps, dit alors se lancer dans une culture physique mais qui ne peut avoir de sens et de bénéfices réels que si elle s’inscrit dans une dynamique quasi-médicale holistique. Les « arts internes » à l’instar du Qi-gong, du Tai Chi Chuan ou encore le I Chuan ou sa version japonaise, le Tai Kiken, restent les formes les plus explicitement orientés vers cette dynamique : le corps est essentiellement un média de notre énergie qui doit être discipliné dans un but médical  au sens antique c’est-à-dire savoir maintenir l’équilibre des forces antagonistes Yin et Yang régissant notre micro-univers qu’est notre corps, le Taï en japonais.

Les arts externes comme le karaté-do héritent de cette dynamique mais dans un souci martial à savoir se maintenir en vie et préserver son intégrité dans le cadre d’une confrontation physique.

Le corps « machine » manifeste physiquement notre être qui se nourrit de la vie, mais la vie n’est rien d’autre que l’énergie qui l’anime. Ainsi le karaté-do, comme activité physique à caractère martial, doit être principalement une ode à la vie et non à la mort. Il est l’art de maintenir en vie l’entièreté de notre être et c’est en cela que je le qualifie de BUDO et qu’il n’est pas une simple boxe pieds-poings ou un BUJUTSU. C’est aussi en cela qu’il faut voir dans les KATAS du karaté non pas simplement des techniques pour savoir se défendre mais une expression formelle, donc symbolique, de cette ode à la vie. Comme le disait mon Sensei Hiro Tamakiagi : « là où il n’y a pas de kata, il n’y a pas de karaté-do, juste un karaté et encore… » Phrase qui résonne avec une autre : « Quand tu vieillis Il vaut mieux combattre des fantômes dans un kata plutôt que d’aller faire le coup de poing dans un bar ou sur un ring même si la mort ne t’effraie plus. Rien de pire que de continuer à vivre avec un corps malade ou handicapé à cause de blessures que tu aurais pu éviter. Ton fils même adulte préfèrera toujours marcher près toi si tu déplaces sans canne et avec un souffle plein de vie car ce qu’il cherche en toi en tant que père c’est ton énergie qui nourrit aussi ton amour ».

Pascal OUALI

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