La notion de « Ki » dans les arts martiaux

Dans le Bugeikan Kenpô , l’approche du karaté s’articule autour de la méthode des “3 piliers” que sont le Tai (le Corps), le Shin (l’esprit), et le Ki (l’énergie).

J’ai déjà développé succinctement dans mes articles précédents, la notion de « Tai » et  celle de « Shin » dans le karaté-do.

Mes  échanges récents sur les réseaux sociaux avec un boxeur, non initié par le karaté, m’ont invité à expliquer cette notion, qui n’est pas le concept fumeux souvent évoqué de manière caricaturale comme une puissance magique et mystique nous rendant invincible.

La notion de “Ki” appartient à la culture antique chinoise et par héritage aux arts-martiaux asiatiques.

Ce qui distingue, à mon avis,  l’Occident de l’Orient, c’est sa “métaphysique” qui fonde leurs cultures et leur particularisme. Comme le dirait Heidegger, la métaphysique occidentale, malgré son questionnement sur l’Etre, est un oubli de l’être car très vite elle est devenue discursive et Philosophie en générant des concepts ontologiques et des théorie de l’Etant qui vont asseoir l’utilité et la pertinence de la science pour exploiter la Nature en considérant l’homme comme étant son antithèse.

Dans celle de l’Asie, la métaphysique n’est pas si “méta” que cela (d’ailleurs pour Heidegger toute représentation du monde en Asie n’est une pas une métaphysique mais une pensée spirituelle) dans la mesure où sa spiritualité ne s’articule pas autour de concepts ontologiques contraires à l’univers du vivant et de sa physique. Elle ne pense pas contre le réel mais avec le réel comme dans le Taoïsme en faisant appel aussi à l’intuition . Ce qui pour un occidental peut paraître contradictoire et absurde, car il assimile la spiritualité asiatique à une pensée magique à contrario du cartésianisme dans lequel il baigne, qui est une ontologie de l’appropriation du réel et pensée programmatique de la science à travers le rationalisme.

Le “Ki” est donc une notion qui va trouver son origine en Asie et plus particulièrement en Chine à travers une pensée “structurée” et métaphysique le “Yi King”, datant de plus 2000 ans avant JC,  décrivant des lois et des principes du changement qui régissent la Terre et même l’Univers. Dans le Yi King, le Ki, énergie universelle, ne reste jamais statique. Il circule, se transforme, monte, descend, se densifie ou se raréfie. Le Yi King cartographie ces mouvements de mutation.

  • Le Wuji (Le Vide) : Avant le Ki, il n’y a rien sauf le potentiel d’être quelque chose
  • Le Taiji (Le Faîte Suprême) : Le Ki apparaît et se sépare en deux forces : Yin et Yang.
  • Le Yi King : Il explique comment le Yin et le Yang se mélangent pour créer les « 10 000 êtres ».

Le Taoïsme va s’ inspirer du Yi King pour développer cette notion de “Ki” qui, conjuguée au Tao (le Do en japonais), serait à l’origine de toute chose et qui serait tangible à travers le monde du vivant. C’est d’ailleurs son écriture en caractère chinois et kanji japonais qui en donne une description claire : c’est de la vapeur d’eau tirée du riz. Le Ki, est alors l’énergie invisible (la vapeur) produite par la transformation d’une matière tangible (le riz). Avec le Taoïsme, il devient par extension “souffle de vie”, la substance de tout ce qui est . Comme le ki circule à travers le vivant, les taoïstes vont chercher comment gérer cette énergie circulante dans le corps des hommes, notamment en respectant les cycles naturels (le jour, la nuit, les saisons) via une alimentation ainsi qu’une activité physique adaptée et en identifiant ces véhicules, les méridiens et le Tantien (tanden en japonais). Cette approche, prenant la forme d’une écologie interne, s’appelle en japonais « Ketsu-Ki »,  et c’est elle que l’on retrouve dans le karaté et dans les arts martiaux asiatiques en général. 

Le ki, une notion qui aide à définir le karaté et à le différencier des sports de combat

Pour un japonais pratiquant un art martial, le Ketsu-ki lui apprend que le Ki chez l’homme se potentialise et se régénère au niveau du Tanden, un point qui serait situé en dessous du nombril ;  d’où l’importance que l’on accorde au karaté à la respiration ventrale et non pas simplement intra-pulmonaire comme dans une activité physique ordinaire ; mais aussi à la symbolique du Obi (le port et le nouage de la ceinture). 

Le Seika Tanden ou Hara est une autre notion indissociable du Ki. Pour prendre une image, si le Ki est l’électricité qui alimente des circuits, le Hara en est la batterie. Et le”hara” en karaté est tout ce qui compose le bas ventre, l’abdomen en y intégrant les hanches d’un point de vue anatomique. le Seika Tanden est donc considéré comme le centre de gravité physique et énergétique que le pratiquant de karaté doit savoir “gérer” dans sa pratique car il est le moteur de deux qualités à développer: la stabilité et la puissance.

  • la stabilité : Un karatéka qui « descend son Ki » dans le Hara devient difficile à déstabiliser et garde l’équilibre lors des déplacements aux appuis précaires comme lors de donner un coup de pieds
  • la puissance : C’est de ce centre que partent toutes les rotations de hanches qui donnent leur “force” aux coups de poing (Tsuki) et coups de pieds circulaires (Mawashi geri).

Le Ketsu-ki, et donc la compréhension du ki, doit permettre au pratiquant de karaté de faire des allers et retours de phases antagonistes nécessaires pour gagner en puissance et adaptabilité : le ju (souple) et le go (le dur). En combat, le Ki ne doit jamais rester bloqué dans un seul état : s’il est trop Yang (le Go) le karatéka perd en fluidité et mobilité ; s’il est trop trop Yin sa sensibilité aux coups sera décuplée et il se fera facilement amené au sol et se trouvera ainsi rapidement en situation de soumission. Il en est de même pour le kimé, cette quasi obsession que l’on trouve uniquement en karaté et qui est “surjoué” par de nombreux karatéka du style shotokan ou compétiteurs en kata. Mais qu’est ce que le kimé ?

Le kimé est à la fois une intention, un acte (le coup) et une expression de puissance. Son mot est tiré du verbe ki-meru, qui signifie « décider » ou « fixer ». C’est l’image d’une onde de choc qui s’arrête net pour transférer toute son énergie sur un point précis d’une cible. Il est le mariage subtil entre phases de relâchement et de contraction en mini seconde. Et ces phases peuvent se résumer en karaté ainsi :

  • Avant l’impact , le corps doit être souple (comme un fouet). Un muscle contracté bloque le Ki.
  • À l’impact,  c’est le « flash ». Tous les muscles du corps (jambes, hanches, abdominaux, poings) se contractent pendant une micro-seconde et potentialise le ki. Le corps est “verrouillé” en devenant un bloc d’acier. Lors d’un tsuki on contracte non seulement le poing, mais aussi les abdominaux, les dorsaux et l’ancrage au sol (Hara).
  • Après l’impact , on se relâche immédiatement tout en restant en veille (Zanshin).

L’objectif du kimé en karaté n’est pas de bouger massivement une cible mais de la transpercer comme une flèche. D’où l’absence de sac de frappe mais de la présence d’un makiwara  dans les écoles “traditionnelles” de karaté. D’où une approche différente de la recherche d’efficacité de l’impact entre le karaté et la boxe. D’où un travail d’amplitude exagérée par exemple en boxe. Je ne vais pas ici dire qu’elle approche est la plus pertinente car, honnêtement, mon expérience de l’une et de l’autre dans mes confrontations  (tant sportives que de rue) ne l’ont validée. D’ailleurs je pense qu’un karatéka, soucieux avant tout d’être un combattant, doit aujourd’hui travailler les deux approches. Ici, je vais simplement tenter d’expliquer ce qui différencie les approches à travers la notion de “kimé” et de “punch” pour asseoir mon argument comme quoi le karaté n’est pas une boxe, même s’il développe une forme “jissen”.

En boxe, on parle souvent de « punch ». L’accent est mis sur la continuité du mouvement et l’utilisation de la chaîne cinétique précisée ci -dessous.

  • Le transfert de masse : Le boxeur utilise son poids de corps comme un bélier. La force vient de la poussée des jambes et de la rotation des hanches, mais contrairement au karatéka, le boxeur a tendance à « traverser » la cible et non la transpercer. D’ailleurs face à un sac (lourd) de frappe, il n’y a pas photo ; le sac bouge beaucoup plus avec un boxeur qu’avec un karaté-ka appartenant à la même catégorie de poids 
  • Le relâchement relatif : Un boxeur reste relativement souple à l’impact pour pouvoir enchaîner immédiatement (flow). Une contraction totale style « Kimé » le fatiguerait trop vite et briserait son rythme dans l’enchaînement des coups
  • Le « Snap » : Si le Kimé est une « fixation », le punch est souvent un « fouetté ». On cherche la vitesse de rétraction ou la pénétration profonde plutôt que le verrouillage structurel car en boxe plus il y a de coups, plus cela rapporte des points…De plus, à contrario du karaté, le boxeur en raison du bandage et des gants de boxe n’a pas le souci de se briser les mains lors d’un seul coup.

Pascal OUALI

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