Troisième partie
Le karaté n’est pas une discipline de self défense en soi
Comme nous l’avons vu , le karaté n’est pas un simple sport de combat, ni même une boxe pieds-poing, bien qu’il utilise essentiellement des techniques de percussion. Le karaté, à contrario d’un prisme déformant, n’est pas non plus une simple gymnastique martiale” en raison de son histoire et de sa pratique du bunkai et des kumités. Mais est-ce au moins une discipline d’auto-défense?
Le karaté, même dans sa dimension « jutsu » originelle qui l’a poussée à appréhender le combat rapproché , n’est pas une discipline de self defense à contrario du Krav Maga, du close combat, du defense system x ou y, et je vais en expliquer les raisons.
L’ agression physique n’est pas un scénario mais un fait caractérisé comme un acte de pure violence
Le discours sur l’efficacité d’un sport de combat ou autres disciplines de self défense qui se tient ces derniers temps, repose sur un postulat : les arts martiaux traditionnels, puisqu’ils sont soucieux de la conservation de leurs héritages ancestraux, seraient inadaptés pour apporter une réponse efficace face à une agression en situation réelle d’aujourd’hui. C’est sur ce discours que s’appuient par exemple le Krav Maga mais aussi les boxes et le MMA.
Toutefois, le postulat sur l’inadaptation par défaut des arts martiaux traditionnels est discutable en soi car qu’est-ce qu’une agression en situation réelle?
Le combat sur un ring entre deux protagonistes, appartenant à la même catégorie de poids, visant le KO et lâchant leurs coups tout en suivant des règles est-il une agression en situation réelle? Non, Même si le MMA réduit au maximum des interdits, le combat dans la cage est-il une agression en situation réelle ? Non plus. Dans ces deux situations de nature “sportive”, les deux protagonistes sont consentants, préparés à ce type de confrontation physique et même à l’événement qui est par nature encadré, minuté, bref organisé. Il n’y a rien d’organisé dans le cas d’une agression réelle car par nature elle est fortuite voire “accidentelle” au moins pour l’agressé. Ensuite, mettre en place même en les multipliant, des scénariis d’agression comme dans les disciplines de self défense tout en restant soucieux de l’intégrité du ou des agresseurs désignés dans un lieu “confortable” qu’est le club, n’est ce pas déjà avoir une approche “fictionnelle” comme on peut le reprocher aux assauts “conventionnels” présents dans les arts-martiaux traditionnels? . Dans les disciplines de self défense les mises en situation, même si elles sont en plein contact, restent des exercices de simulation pour éviter avant tout que les pratiquants finissent à l’hôpital. A part échanger quotidiennement le coup de poing en sortie boite de nuit, ou être soi-même un professionnel de l’agression physique, le scénario idéal pour se préparer à une agression en situation réelle n’existe pas et encore moins dans un club qu’il soit de self défense ou de sport de combat.
Cette évidence de la non reproductivité idéale de l’agression, le karaté, comme art martial, ne la rejette pas et même l’intègre dans son approche car à quoi bon passer tout son temps (à base de 3 heures minimums par semaine) à se préparer exclusivement à une agression, si cette agression n’arrive jamais telle que l’on avait soi-même ou son instructeur imaginée et finir quand même en raison de la nature réelle de l’agression à l’hôpital ? En quoi, un combat sportif de percussion ou de lutte nous prépare t-il à une agression avec plusieurs belligérants dont un ou plusieurs sont bâtis comme des Goliath? En quoi pratiquer du Krav Commando nous prépare t-il à l’attaque surprise au couteau d’un psychopathe? En quoi le MMA nous offre des réponses adaptées face à une agression qui se finit avec l’arrivée de plusieurs gus gus arrivant de nul part, armés de machette, de boule de pétanques ou de mortiers d’artifices? On voit bien qu’il n’y a pas un type d’agression, mais plusieurs types qui proposent des situations diverses et surtout conjoncturelles qu’il serait difficile de reproduire dans ses particularités. Le sport de combat ou une discipline de self défense ne fait pas de miracle : elle prépare au mieux l’agressé à devenir plus confiant en ses qualités physiques de combattant potentiel, mais elle ne donne pas de recettes pour sortir vainqueur d’une confrontation non souhaitée avec souvent un rapport de force plutôt favorable pour le ou les agresseurs, Oui, il faut noter que l’une des premières règles que nous apprenons au karaté, c’est que l’agression est avant tout un vulgaire rapport de force dans lequel l’agresseur « sent » rapidement qu’il est de son côté, surtout si son quotidien n’est que violence et habitudes de suspension de règles socialement établies.
A la différence des sports de combat et des disciplines de self défense, le karaté accepte son approche souvent protocolaire, scénarisé et même chorégraphié du combat. Combat qui, je le répète, n’est pas une simple agression mais une confrontation physique consentante entre deux protagonistes qui se positionnent par convention comme des “combattants”. Certes, une agression peut se transformer en combat lorsque le rapport de force s’équilibre entre l’agresseur et l’agressé qui peut être contraint de faire lui aussi appel à sa propre nature agressive, En cela, il n’y a pas de différence entre un animal et un homme ; dans toute confrontation nos réactions (et non nos actions) sont guidées par notre instinct de survie. Mais cette réactivité belliqueuse, dans le cadre d’un combat sportif est tout autre dans le cadre d’une agression, car la notion de “jeu de rôle” disparaît très vite lorsque seule la violence s’exprime en révélant notre vraie nature. Pour être schématique, dans le cadre d’une agression telle qu’elle soit, cette “vraie nature” se révélant pour l’agressé est soit celle du craintif hyper socialisé qui devient une proie, soit celle du violent débridé qui devient lui aussi prédateur face à un agresseur avec une issue qui peut être fatale…
Que se soit un Art-martial , ou une discipline de self défense ou un sport de combat, tous suivent ainsi la même logique : ce qu’ ils proposent aux pratiquants, c’ est de jouer aux “guerriers” sans l’intention de se donner la mort dans un cadre bien défini leur rappelant qu’ils ne sont que des combattants bienveillants ou des athlètes pour les compétiteurs. Et dans ce jeu de rôle à caractère belliqueux dans un cadre “pacifié”, le karaté comme discipline martiale du “Do” va encore plus loin et l’assume : dans un dojo, le sensei ou le professeur invite souvent le pratiquant à s’imaginer des adversaires invisibles comme dans la pratique du kata. Comme le dirait certains : “ avec le kata, on ne peut pas faire plus mytho”. Moi je dirai qu’on ne peut pas faire plus humain ou sublime, au sens freudien du terme, car comme art il offre un moyen socialement acceptable de travailler sur des énergies psychiques problématiques (comme faire appel à la violence ou cultiver la volonté de tuer) et c’est dans ce travail continue dans un temps long qu’un pratiquant de karaté, en fonction de sa motivation profonde, peut aussi puiser des techniques de défense personnelle qui lui conviennent.
Le karaté, même « jissen » ou » jutsu » qui cultive des techniques pouvant tuer, n’est pas une discipline de self défense car l’essentiel de sa pratique n’est pas guidé par une forme de paranoïa. Son but n’est pas la recherche systématique de l’efficacité technique face à une agression, mais une étude pratique de ce que nous sommes afin d’avoir la bonne attitude face à des situations conflictuelles qui peuvent devenir très compliquées. Le karaté n’est pas une discipline de self défense car c’est l’art de la main vide, comme l’indique ses kanjis japonais, et la meilleure défense personnelle aujourd’hui, en raison des types d’agressions, n’est-ce pas déjà ne plus avoir la main vide en possédant une arme et savoir l’utiliser ?
Pascal OUALI- 8 Août 2025