Première partie
Plus je pratique et j’enseigne le karaté, plus la question simple “qu’est-ce que le karaté ?” s’impose à moi. Pourtant en raison même de mon statut d’enseignant de cette discipline, ce n’est pas moi qui devrait me poser la question, mais le novice qui cherche une réponse simple à une question qui lui paraît toute aussi simple pour le guider dans sa démarche à pratiquer ou non un sport particulier.
Si je me pose la question, c’est tout simplement parce que mes “élèves”, qu’ils soient débutants (ceinture blanche à verte), avancés (ceinture bleu à marron), experts débutants (ceinture noire 1er et 2ème dan) en raison de leur pratique m’interroge. Si la question me vient, c’est aussi parce que « l’offre », dans le grand « marché » des boxes pieds-poings, des disciplines de self défense, des arts-martiaux auquel le karaté appartient, est devenue pléthorique entretenant ainsi la confusion mais aussi une forme de remise de question.
C’est d’ailleurs cette offre pléthorique qui devrait me proposer des réponses en disant d’abord ce que le karaté n’est pas.
Le karaté n’est pas une boxe.
Le karaté, bien qu’il utilise des techniques de percussions à base de poings et de jambes, n’est pas une boxe car historiquement les protections des mains à base de gants de plus de 10 pouces et la surface de confrontation de 2 combattants prenant la forme d’un ring ou d’un octogone grillagé lui sont étrangés. Le karaté n’est pas une boxe parce qu’il ne cultive pas l’art de l’esquive malgré quelques retraits de buste car une partie de son apprentissage est consacré au renforcement physique comme le kotekitai et à “l’encaisse”. Le karaté n’est pas une boxe parce que la finalité de sa pratique n’est pas le combat réglementé entre deux protagonistes sur un ring, ce qu’est aujourd’hui la boxe anglaise, la boxe française, la boxe thaïlandaise et la boxe chinoise avec le Sanda. Lorsque le karaté a pris cette direction unique, il s ‘est appelé au Japon et aux U.S Kick Boxing.
Alors pourquoi cette incongruité de la présence d’une discipline spécifique « Karaté Full contact » en France? Tout d’abord parce que le full contact ou plein contact en français est une approche du “combat” que le karaté, surtout originellement, a toujours eu. Le jyu kumité (le combat libre) a une variante « jissen » où les deux combattants doivent se livrer à une confrontation avec un engagement physique maximum et un minimum de règles. Cette approche existe encore dans le karaté kyokushinkai et ses variantes, dans certains kenpô comme le byakuren ou le bugeikan. Ensuite, parce que le « Karaté Contact ou Full contact » n’est que le fruit d’un aménagement de la FFK pour faire rentrer en son sein des adhérents avec un passé de pratique de kick boxing ou de boxe américaine et de proposer à des jeunes, en mal de testostérone et réfractaires aux apprentissages à temps longs avec des fondations culturelles fortes, une discipline du prêt « à digérer » pour ne pas dire « à se cogner ». Mais limité à cet objectif, toutes ces disciplines orientées “boxe” ont un concurrent sérieux : le MMA…
Le karaté n‘est pas une boxe parce que son apprentissage est long et ses phases sont adaptées à l’évolution et l’âge de son pratiquant. C’est pour cette raison que le karaté ne peut se limiter à la pratique du combat réel (confrontation physique entre un ou plusieurs protagonistes ). Comme me l’a dit mon père, il y a un âge pour tout. J’ai alors tendance à penser que le karaté a cette prétention de proposer diverses approches pour s’adapter à la réalité de l’âge de son pratiquant : d’où la proposition de pratiquer des kihons, des kumités et des katas avec une intensité et des formes variables. C’est justement la variété de ces approches qui a donné naissance à des schismes au sein de la famille karaté prenant la forme de styles ou de “ryu” . Cette variété est à la fois la richesse du karaté mais aussi sa faiblesse que le port d’un uniforme (le DoGi) ne peut gommer car ces styles très différents, malgré son encadrement en France par la FFK, ne discutent plus entre eux pour accoucher de nouveau d’un socle commun qui ne peut être réduit à une synthèse ou un programme de passage de ceinture noire. Faiblesse car beaucoup des ambassadeurs de ces styles se sont lancés dans des guerres à base d’arguments « mon style est le meilleur » ou « mon style est le plus authentique » en oubliant le socle commun et originel qui les animent et en érigeant en dogmes certains principes en laissant ainsi de cotés d’autres principes pourtant tout aussi essentiels à la progression et l’évolution du pratiquant . Faiblesse car le pratiquant de karaté en France s’enferme dans une dialectique binaire qui ne veut rien dire : soit il pratique un « karaté traditionnel » grâce à son rattachement à un style reconnu comme tel ; soit il pratique à contrario un « karaté sportif » orienté combat.
Dans la boxe, cette dialectique n’existe pas car son objectif est tellement simple qu’il est clair : tu viens ici pour apprendre à mettre des beignes. Mais le karaté est bien plus que cela.
Pascal OUALI- 20 Octobre 2024